Les tragiques, ils ne sont morts qu’une fois

Les tragiques, ils ne sont morts qu’une fois

Les tragiques, ils ne sont morts qu’une fois 500 751 En Exergue, le sport est une littérature à part entière

De Christian Montaignac

Sortie le 9 septembre 2020

Collection « À l’air libre »

Les tragiques, ils ne sont morts qu’une fois

Extrait

« La popularité de Stanley Ketchel est telle qu’il ne résiste à aucune tentation, la bonne chère, la belle chair, partout en pays conquis. Le bonhomme commence à s’épaissir, mais il se sent toujours irrésistible et n’hésite pas, un mois après, préparation réduite, à retrouver Billy Papke à Colma, en Californie, titre en jeu. Cette fois, la foudre a déserté ses poings et il peine jusqu’au bout des vingt reprises pour bénéficier d’une décision où, de l’avis général, les juges ont sauvé sa réputation et son titre. Ketchel est à ce point l’idole de la population de l’Ouest, presque aussi raciste que celle du Sud, qu’on le pousse au-devant de Jack Johnson, le champion toutes catégories. Ce Noir aussi puissant qu’arrogant doit être puni pour que soient vengés les Blancs auxquels il a volé le glorieux titre des poids lourds avec sa victoire contre James Jeffries. En cette année 1909, les Américains, fébriles, frustrés, apprennent avec soulagement que leur champion incontesté des poids moyens a décidé de s’attaquer à celui des poids lourds, du jamais vu. Oubliés les écarts de poids et de taille, vingt kilos et quinze centimètres, l’assassin du Michigan est capable de tout, et surtout de déboulonner la sombre statue.
(…)
Stanley Ketchel, mécanique un peu détraquée, fait moins peur mais garde une marge, même pour les juges qui lui accordent le nul à l’issue d’un rendez-vous sulfureux avec Frank Klaus, surnommé « l’ours de Pittsburgh ». En cette année 1910, la forme semble revenir et les adversaires sacrifiés tombent à ses pieds. Sam Langford à Philadelphie, Porky Dan Flynn à Boston et, le 27 mai, Willie Lewis à New York qui, dès le deuxième round, rebondit sur les cordes et finit tête contre le tapis, évanoui. Stanley Ketchel, persuadé d’avoir retrouvé l’instinct du tueur, fait de stimulantes rencontres, en particulier celle d’un certain Emmett Dalton dont il devient le meilleur ami. L’un est redevenu assassin, l’autre n’est pas encore bandit, et l’on se demande ce qu’attend Hollywood pour sublimer cette brûlante confrérie. Ketchel est à ce point rétabli dans son orgueil de prédateur qu’il veut retrouver Jack Johnson, la revanche est annoncée. Arrive le 15 octobre 1910 dans un ranch de Conway. »

La grandeur du sport et son secret éclat se tiennent dans l’invitation à durer le temps de quelques saisons plus ou moins ensoleillées avant d’entrer dans des automnes refroidis, de goûter aux effets douceâtres de la nostalgie, de recueillir les retombées d’une renommée. Les sportifs, plus ou moins consciemment, s’y préparent par la succession de petites morts que sont les fins de matchs et de compétitions, les échecs et les abandons. Et au moment d’en finir avec leur carrière, les hommages se multiplient sur le ton de la bienveillance, autant de « merci ». Pour beaucoup, un certain bonheur est dans l’après car il leur reste l’avantage de se réchauffer du regard des autres, de ressasser et de partager les meilleurs souvenirs. Il en est, toutefois, qui ne goûteront jamais aux bienfaits d’une seconde vie. Ce sont nos Tragiques.
Ceux-là n’ont pas profité d’une expression souvent utilisée, « le champion meurt toujours deux fois », une seule a suffi. Leur rêve éveillé s’est brisé, la mort les a emportés au cœur d’une jeunesse dorée. Ils ont incarné le mot d’André Malraux selon lequel la tragédie d’une fin en pleine gloire a « transformé leur vie en destin ». Nos Tragiques, entre connus et méconnus, sont morts dans cet âge d’or où rien n’était fini de leur passion de jeunesse. Sans avoir voulu rejoindre James Dean, le plus fameux d’entre tous, dans sa volonté de « vivre vite et de faire un beau cadavre », ils sont partis comme lui, dernier éclat d’un soleil noir. Il s’agit de leur redonner la lumière. La mort ne suffit pas à tirer la conclusion de leur histoire. Il y a chez eux, en eux, ce romantisme dont le sport est porteur quand il ne se limite pas à une somme de chiffres, à la longueur des statistiques, aux lignes d’un palmarès. Leur gloire, c’est notre mémoire.
Pour compléter cette lecture, nous avons demandé à l’illustrateur, Bertrand Vivès, de dessiner au crayon noir le portrait de tous ces personnages.

Liste des portraits : Adolphe Hélière, Albert Richter, Alexandre Belov, Andrés Escobar, Ayrton Senna, Battling Siki, Dominique Bouet, Drazen Petrovic, Emiliano Sala, Fabio Casartelli, Georgette Gagneux, Gérard Saint, Grande Guerre, Guy Boniface + J.-M. Capendeguy, Jean Bouin, Jean-François Phliponeau, Jules Bianchi, Kokichi Tsuburaya, Lillian Board, Lutz Eigendorf, Marcel Verchère, Mathieu Montcourt, Matthias Sindelar, Mike McCullen + Alain Colas + Loïc Caradec, Omar Sahnoun, Benny Paret + Davey Moore, Peter Collins + Mike Hawthorn, Pierre Lacans, Patrick Pons + Michel Rougerie, Régine Cavagnoud, Robert Enke, José Samyn + J.-P. Monseré, Stanley Ketchel, Steve Prefontaine, Thaïs Meheust, Tom Simpson, Vladimir Smirnov, Jean-Pierre Wimille, Yuriy Stepanov et Yves du Manoir.

L’auteur

Christian Montaignac

Né en 1942, Christian Montaignac a grandi à l’école Antoine Blondin, c’est dire si l’homme a goûté tôt aux mamelles du calembour et du talent. Grand reporter et chroniqueur à L’Équipe de 1967 à 2004, il a couvert les Jeux olympiques durant cette période mais également cinq Coupes du monde de football et une quinzaine de Tour de France.

Christian Montaignac a été couronné des prix :
– Prix Antoine-Blondin ;
– Prix Henri-Desgrange décerné par l’Académie des sports ;
– Grand Prix du meilleur article sportif de l’année ;
– Grand Prix de littérature sportive

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